Quand on est désinhibé « à donf », prêt à culbuter tous les tabous pour mieux jouir de son égo désaliéné, « égrotesque » jusqu’au tragi-comique, perclus de tics et affectés d’évidents troubles du comportement, le point ultime de la transgression, l’état limite de la psychose se nomme inceste. La nomination de François Pèrol, secrétaire général adjoint de l’Élysée à la tête de la future grande banque mutualiste, fruit de la fusion de la Banque Populaire et des Caisses d’Épargne, en est un exemple saisissant. Les relations incestueuses entre la haute fonction publique et les Banques ne sont certes pas nouvelles. Le pantouflage, terme dénonçant le passage au privé d’un certain nombre de haut fonctionnaire, Énarques et Polytechniciens, date au moins des années 80. On vit d’ailleurs dans les années 90 les conséquences de cette colonisation des hautes sphères bancaires par la technostructure étatique. Les difficultés rencontrées alors par les banques du fait des politiques inconsidérées de leurs dirigeants furent d’ailleurs à l’époque dénoncées avec une grande vigueur par les milieux néolibéraux et un certain nombre d’hommes politiques de premier plan dont bien évidemment Nicolas Sarkozy.
Le capitalisme à la française, que le mitterrandisme triomphant dénommait abusivement économie mixte, a toujours vu ce type de situation se produire. Jean-Claude Trichet, ancien gouverneur de la Banque de France, actuel gouverneur de la BCE, est à ce titre exemplaire. Ne fut-il pas dans le passé le patron de la direction du Trésor et à ce titre autorité de tutelle des principales banques nationales. On dit d’ailleurs que son contrôle sur le crédit lyonnais fut bien loin d’être exemplaire…Cela n’empêcha nullement l’impétrant de briguer ensuite des postes de responsabilité à la banque centrale.
Le cas Pèrol n’est instructif que par l’excès qu’il représente et l’abus de pouvoir maintenant habituel de l’hyper présidence sarkosienne. Voilà que le secrétaire général adjoint de l’Élysée passe avec armes et bagages au secteur bancaire privé sans même respecter le délai de décence de trois ans prévus par la loi. C’est un peu comme si Nicolas Sarkozy voulait nous signifier justement, dévoilant au passage l’hypocrisie de cette loi, que sa jouissance avait besoin d’être hors la loi, pour être vécue pleinement. Faire scandale, incarner le scandale même, ne serait-ce pas le désir caché de notre président ? Pris dans les rais d’un christianisme perverti, il devient ce Skandalon [
1], Pharmakon [
2] voué au mépris et à la haine, et en même temps, pierre rejetée, pierre d’achoppement, donc dans l’idéologie chrétienne, pierre de fondement, pierre de fait, pierre d’angle.
Ce sur quoi compte au final le désir pervers dans cette époque finissante, c’est de pouvoir violer la loi en toute impunité, sans en subir les conséquences. Mais ce sera aussi son grand drame, ne pas rencontrer la loi, celle-ci s’étant comme absentée de l’espace politique et social !
Le grotesque de la situation tient quant à lui dans le positionnement idéologique libéral du chef de l’État, qui le conduit même jusqu’à refuser pour complaire aux marchés de permettre la participation de l’État au conseil d’administration des grandes banques pourtant aidées avec l’argent du contribuable. Cette posture libérale entre en contradiction grossière avec cette méthode d’oligarque qui consiste à nommer un proche collaborateur à la tête de la deuxième grande banque française. Il est probable que Vladimir Poutine apprécierait la méthode.
Le sarkozisme clanique tend ainsi à prendre le pouvoir économique par l’intermédiaire d’amis avec qui s’établit un réseau de connivences et d’intérêts réciproques.
Le mélange des genres et la dissolution des frontières sont ainsi encouragés par le sommet de l’État. Tandis que le secrétaire général de l’Élysée se pique de politique et cherche à passer pour le premier ministre bis, alors qu’un simple conseiller spécial boursoufflé d’orgueil se donne rang de ministre d’État, le secrétaire général adjoint prend tout naturellement une position stratégique dans le monde de la Finance. Il ne reste plus maintenant à Nicolas Sarkozy qu’à nationaliser le clergé français et à y installer à sa tête, au hasard, le chanoine Balkany ou l’évêque Estrosi, deux hommes politiques proches du président et à la réputation en matière d’honnêteté et de probité au dessus de tout soupçon… La boucle sera alors bouclée qui verra notre bon président régner, et sur nos portes-monnaies et sur nos consciences. Ou comment Nicolas Sarkozy flatte les tentations endogames des élites nationales pour accroitre son omni présidence…
[1] Le substantif "skandalon" traduit un terme hébreu qui renvoie à un "piège" à un obstacle paradoxal qu’il
est presque impossible d’éviter : plus le scandale nous repousse, en effet, plus il nous attire. Le
scandalisé met d’autant plus d’ardeur à se meurtrir à cet obstacle qu’il s’y est meurtri précédemment.
On trouve aussi dans les Evangiles l’expression "pierre d’achoppement", qui décrit le principe de
répétition pathologique, le cercle vicieux du désir et de l’obstacle. C’est le papier tue-mouches : une fois
qu’on y est englué, on ne peut pas s’en sortir. C’est comme le drogué qui ne peut s’empêcher de
recommencer.
[2] Dans la Grèce classique, par prévoyance, la ville d’Athènes entretenait à grands frais quelques malheureux destinés aux sacrifices. En cas de besoin (calamité, épidémie, famine, invasion), il y avait ainsi un pharmakon à la disposition de la collectivité. Il était promené dans les moindres recoins de la ville sur un char décoré ; il était destiné à drainer les ultimes parcelles du mal. Puis la victime sacrificielle était chassée ou tuée au cours d’une cérémonie rassemblant toute la populace. Dans ce rite, le pharmakos est un réceptacle qui cristallise sur lui tout le mal et dont le sacrifice rembourse largement la société de ses investissements, puisqu’il calme l’effervescence et ramène la paix. La victime émissaire incarne la culpabilité collective. Le pharmakos apparaît sous un double visage : personnage coupable justifiant la vengeance à son encontre, mais aussi objet de vénération religieuse. Il y a bien là une alchimie impérieuse dont la victime rituelle est l’instrument : en attirant sur elle la violence maléfique, elle permet, par sa mort, sa transformation en violence bénéfique