En mettant en mal la fiction républicaine de séparation du public et du privé, la science analytique se fait paradoxalement la complice du pouvoir qu’elle cherche à démasquer. La plupart des psychanalystes s’accordent pour voir en Nicolas Sarkozy un pervers narcissique cherchant systématiquement par gout de la provocation et de la transgression à s’imposer à chacun d’entre nous. Entreprise qui n’est pas dénuée d’une certaine réussite quand on voit à quel point les Français aujourd’hui semblent fascinés, jusqu’au dégout d’ailleurs, par l’image que renvoie l’actuel président de la République. Par son comportement et sa manière d’opérer, Nicolas Sarkozy parait avoir réussi à parasiter la sphère psychique la plus intime de nombre de ses concitoyens. Il suffit pour s’en convaincre d’observer l’utilisation commerciale que la presse nationale peut faire de l’image du chef de l’État. Une première page de journal consacrée au chef de l’État est ainsi la garantie d’un excellent tirage.
L’opinion publique semble ainsi sous l’emprise psychologique d’un authentique pervers (le terme doit être pris dans son acception scientifique et non morale et pénalement répréhensible) qui s’évertue à brouiller les pistes, à bousculer les frontières, à franchir des limites tacitement admises et acceptées par la société. Le but ultime étant d’imposer son égo, son moi égotique, égrotesque (si l’on veut bien me passer ce néologisme !) au plus grand nombre. Pour mettre en scène ce moi désinhibé, le placer au centre de tout, le sujet franchit tous les tabous sociaux, subvertit les lois morales les plus ancrées socialement. Il en va ensuite de la perversion comme du renversement, le sujet narcissique cherchant à se faire passer pour une victime alors qu’il est un bourreau tyrannique. L’affaire Clearstream est particulièrement significative sur ce dernier point, le locataire de l’Élysée prenant dans cette affaire la place du malheureux agneau blanc sacrifié sur l’autel de la rumeur et de la manipulation politique, alors qu’en réalité, il poursuit d’une haine vengeresse, avec tous les moyens de l’État mis à sa disposition, le supposé manipulateur de cette ténébreuse affaire. Il n’aura pourtant échappé à personne dans cette histoire que les faits relatés sont monnaie courante en politique et que Nicolas Sarkozy s’est livré dans le passé, ne parlons même pas du présent, à des manœuvres à côté de laquelle l’affaire Clearstream a pour acteurs principaux de bien inoffensifs enfants de choeur !
Et que penser lorsqu’on entend celui qui n’était alors qu’un candidat à l’élection présidentielle, parler de rupture politique, alors qu’il occupait depuis plus de 20 ans les honneurs ministériels et les positions d’élus les plus enviables ? Toujours cette loi du renversement pervers ! Le démentie en étant la règle première !
Le mythe d’Œdipe ressort de la névrose, car il confond tous les acteurs de la tragédie, le roi, son entourage comme le peuple, dans la culpabilité. Le père d’Œdipe, Laïos, avant d’être une victime, ne fut-il pas infanticide, tentant d’éliminer ce fils que les oracles lui prédisaient comme parricide ? La peste ne s’abat-elle pas sur toute la ville de Thèbes, sanctionnant ainsi les mœurs dépravées de la population dont le roi est un tel monstre ? Personne n’échappe à la remise en question morale dans la tragédie de Sophocle. L’inconscient se laisse deviner comme une énigme, avec la Sphinge comme figure insondable et muette.
L’assise du pouvoir politique, l’ordre en société, se fonde de cette culpabilité partagée. Créon, frère de Jocaste, par qui le scandale arrive (c’est lui qui donne la main de sa sœur à Œdipe) succède au roi incestueux ; il personnifiera la raison d’État face à Antigone. Il incarne et assume le pouvoir politique qui dérive de la tragédie.
À la fin de son errance, Œdipe, accompagné d’Antigone, trouve enfin le repos auprès d’un temple voué aux Euménides. Ces dernières, trois sœurs, comme les moires, ont la réputation de rendre fou ce qu’elle pourchasse ! Leur rendre un culte permet de se concilier ces furies ! C’est elles, les Erinyes, qui pourchasseront le dernier rejeton des Atrides, le matricide Oreste. L’antiquité avait coutume de rappeler que les dieux rendaient fous ceux qu’ils voulaient perdre. La trajectoire d’Œdipe signifie ce qui guette les détenteurs du pouvoir absolu. Le mythe est néanmoins le garant que la folie ne s’emparera pas des gouvernants.
En sortant du mythe d’Œdipe comme le fait le pervers narcissique, en culbutant les tabous, en refusant d’assumer la faute inhérente au pouvoir, en se vouant à l’hubris et à la démesure, en rejetant la faute sur l’Autre, que le tyran châtre et couvre d’opprobre, le risque est grand, inéluctable même, de déchainer les furies. Ainsi agit l’ivresse du pouvoir qui rend fou et perd finalement les détenteurs du pouvoir, qui auront commis l’imprudence de ne pas honorer les dieux…

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