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Le Père Joseph est l’archétype d’une espèce bien particulière d’hommes politiques.

Le syndrome du Père Joseph par Francis Choisel

le Père Joseph, ce conseiller personnel et émissaire discret de Richelieu

vendredi 12 mars 2010 par Francis Choisel



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Vous connaissez, je suppose, le Père Joseph, ce conseiller personnel et émissaire discret de Richelieu, ce moine pour qui fut inventé le surnom d’éminence grise – grise par contraste avec la pourpre cardinalice de son célèbre patron. Son influence fut, paraît-il, immense et bénéfique pour le royaume.

Le Père Joseph est l’archétype d’une espèce bien particulière d’hommes politiques – ou d’hommes d’Etat si l’on préfère – qui fuient la lumière des tribunes aussi bien que l’éclat des cérémonies officielles et visent le vrai pouvoir, dans l’ombre, plutôt que son apparence.

Il existe, à n’en pas douter, un syndrome du Père Joseph, qui frappe ça et là, et de temps à autres, mais plus souvent qu’on ne croit et qu’on ne voit, justement parce qu’une grise éminence, dans l’ombre d’un astre brillant, cela ne se distingue guère.

Parmi ceux qu’on remarque, et à titre de premier exemple, citons Marie-France Garaud qui, avec Pierre Juillet, créa Jacques Chirac. Elle pilota son ascension, combina son torpillage de la campagne présidentielle de Jacques Chaban-Delmas, rédigea même, si l’on en croit la rumeur, son fameux appel de Cochin. Elle pensait gouverner la France à travers lui, ou du moins, par lui, faire triompher ses idées et orienter le pays. Las ! La marionnette, un jour, moins docile que prévu, s’échappa et se donna d’autres marionnettistes : Pasqua puis Balladur ou encore Villepin.

La Mère Joseph récidiva brillamment avec Philippe Séguin dont la mise en orbite face au traité de Maëstricht fut une incontestable réussite. Mais la fusée bientôt retomba pour avoir renoncé, faute d’une audace suffisante, à s’alimenter en carburant à la pompe souverainiste de la bonne fée qui l’avait lancée. Deuxième désillusion.

Un autre père Joseph, encore en activité, est un certain conseiller spécial du chef de l’Etat. Boîte à idée du même Séguin, il passa tout naturellement au service de Jacques Chirac quand les deux hommes s’unirent pour la campagne présidentielle. C’est lui qui inventa la fracture sociale, lui aussi qui fournit l’encre anti-européiste et la plume dénonciatrice de la pensée unique qui permirent la victoire. Las à nouveau ! Relégué à la tête d’un Commissariat au Plan qui n’était plus que l’ombre de ce qu’il avait été dans les années 50 et 60, il ne put assister qu’impuissant au virage européiste et conformiste de l’automne 1995. La marionnette s’était une fois de plus émancipée. Désillusion encore.

Lui aussi récidiva, avec Nicolas Sarkozy. Notre moderne Gepetto se fabriqua un nouveau Président. Et cette fois, deux ans après la victoire, il est là et bien là. Ses idées, ses mots irriguent encore et toujours le verbe présidentiel. Habilement, le chef de l’Etat lui maintient sa confiance ; mais c’est en l’instrumentalisant afin de séduire, amadouer, endormir tout une partie de l’opinion qu’au même moment il trahit allègrement par ses actes. Henri Guaino – puisque c’est de lui qu’il s’agit – ne l’ignore certes pas. Mais il fait le pari, semble-t-il, que le chef de l’Etat, à force de « dire » du Guaino, finira un jour ou l’autre par «  faire » du Guaino. On connaît l’adage fameux : « A force de ne pas dire ce qu’on pense, on finit par penser ce qu’on dit. » Et par agir en conséquence. En attendant, de TVA sociale avortée en grand emprunt rétréci , de constitution européenne ressuscitée en Union méditerranéenne dévoyée, il avale les couleuvres et se contente de miettes.

Il existe aussi des pères Joseph collectifs. Ce sont les groupes de réflexion et autres laboratoires d’idées. J’en ai connu un de près, pour en avoir été le secrétaire général ; il s’appelait le Club 89. Des experts, des hauts fonctionnaires, des idéologues y forgent des projets, y rédigent des programmes, s’y querellent sur les nuances et sur les virgules, les transmettent tout fiers et pleins d’espoir aux décideurs ou au candidat. Celui-ci en fait son miel, c’est-à-dire les lit plus ou moins en diagonale, y pioche une ou deux idées, les adapte à ses propres vues, les déforme, les détourne ou les vide de leur substance et n’en garde que l’enveloppe, au grand dam des bonnes volontés ainsi trahies. Désillusion toujours.

Le petit monde souverainiste qui gravite à côté de la galaxie qu’on vient d’explorer, comporte aussi quelques pères Joseph collectifs qui veulent jouer aux inspirateurs, voire aux inspirateurs du Grand Inspirateur. Les talents s’y gaspillent et les énergies s’y épuisent, en pure perte. Hélas. On y voit aussi un ou deux pères Joseph au petit pied, qui papillonnent de l’un à l’autre, cherchant vainement le cardinal idéal : tantôt Pasqua, tantôt Chevènement, un discret pas de côté vers Le Pen un autre vers Chirac, puis Villiers et bientôt Villepin. Sauf si l’objectif est une survie politique personnelle, ou si le but est purement alimentaire, c’est aller de désillusion en désillusion, c’est fourvoyer ceux qui vous suivent.

Là n’est pas la solution. Inspirer, peser seulement, faute de pouvoir ou de vouloir exister par soi-même ne mène généralement à rien. C’est oublier que le Père Joseph était l’homme de Richelieu et non Richelieu la marionnette du Père Joseph.

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