Parmi ceux qu’on remarque, et à titre de premier exemple, citons Marie-France Garaud qui, avec Pierre Juillet, créa Jacques Chirac. Elle pilota son ascension, combina son torpillage de la campagne présidentielle de Jacques Chaban-Delmas, rédigea même, si l’on en croit la rumeur, son fameux appel de Cochin. Elle pensait gouverner la France à travers lui, ou du moins, par lui, faire triompher ses idées et orienter le pays. Las ! La marionnette, un jour, moins docile que prévu, s’échappa et se donna d’autres marionnettistes : Pasqua puis Balladur ou encore Villepin.
La Mère Joseph récidiva brillamment avec Philippe Séguin dont la mise en orbite face au traité de Maëstricht fut une incontestable réussite. Mais la fusée bientôt retomba pour avoir renoncé, faute d’une audace suffisante, à s’alimenter en carburant à la pompe souverainiste de la bonne fée qui l’avait lancée. Deuxième désillusion.
Un autre père Joseph, encore en activité, est un certain conseiller spécial du chef de l’Etat. Boîte à idée du même Séguin, il passa tout naturellement au service de Jacques Chirac quand les deux hommes s’unirent pour la campagne présidentielle. C’est lui qui inventa la fracture sociale, lui aussi qui fournit l’encre anti-européiste et la plume dénonciatrice de la pensée unique qui permirent la victoire. Las à nouveau ! Relégué à la tête d’un Commissariat au Plan qui n’était plus que l’ombre de ce qu’il avait été dans les années 50 et 60, il ne put assister qu’impuissant au virage européiste et conformiste de l’automne 1995. La marionnette s’était une fois de plus émancipée. Désillusion encore.
Il existe aussi des pères Joseph collectifs. Ce sont les groupes de réflexion et autres laboratoires d’idées. J’en ai connu un de près, pour en avoir été le secrétaire général ; il s’appelait le Club 89. Des experts, des hauts fonctionnaires, des idéologues y forgent des projets, y rédigent des programmes, s’y querellent sur les nuances et sur les virgules, les transmettent tout fiers et pleins d’espoir aux décideurs ou au candidat. Celui-ci en fait son miel, c’est-à-dire les lit plus ou moins en diagonale, y pioche une ou deux idées, les adapte à ses propres vues, les déforme, les détourne ou les vide de leur substance et n’en garde que l’enveloppe, au grand dam des bonnes volontés ainsi trahies. Désillusion toujours.
Le petit monde souverainiste qui gravite à côté de la galaxie qu’on vient d’explorer, comporte aussi quelques pères Joseph collectifs qui veulent jouer aux inspirateurs, voire aux inspirateurs du Grand Inspirateur. Les talents s’y gaspillent et les énergies s’y épuisent, en pure perte. Hélas. On y voit aussi un ou deux pères Joseph au petit pied, qui papillonnent de l’un à l’autre, cherchant vainement le cardinal idéal : tantôt Pasqua, tantôt Chevènement, un discret pas de côté vers Le Pen un autre vers Chirac, puis Villiers et bientôt Villepin. Sauf si l’objectif est une survie politique personnelle, ou si le but est purement alimentaire, c’est aller de désillusion en désillusion, c’est fourvoyer ceux qui vous suivent.
Là n’est pas la solution. Inspirer, peser seulement, faute de pouvoir ou de vouloir exister par soi-même ne mène généralement à rien. C’est oublier que le Père Joseph était l’homme de Richelieu et non Richelieu la marionnette du Père Joseph.

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